Dents plombées
Roger Lenglet Albert | Lundi 9 Mars 1998
Non, les «plombages» dentaires ne contiennent pas de plomb, mais du mercure, tout aussi toxique. A l'étranger, on prend des mesures. En France, on ne fait rien. Comme d'habitude.
Décidément, la France est incorrigible. Après les affaires du sang contaminé, de l'amiante et de la vache folle, les autorités médicales et politiques tardent à admettre que le mercure contenu dans les plombages dentaires est dangereux pour la santé. Et ne prennent aucune mesure de précaution. Pourtant, dans de nombreux pays, les effets toxiques des plombages sont reconnus. Comme en Suède, où 18000 victimes du mercure dentaire sont regroupées au sein d'une association de handicapés et reçoivent, à ce titre, des aides de l'Etat. Une partie de l'Europe du Nord a même décidé d'interdire complètement les plombages dès l'an prochain.
Mais, en France, rien de tout cela. Dans une brochure distribuée aux dentistes par l'Association dentaire française (l'ADF), qui fédère la quasi-totalité des professionnels, on peut lire que «le mercure provenant des amalgames n'engendre aucune réaction toxique». Quant au dirigeant de la puissante Confédération nationale des syndicats dentaires, Philippe Eveilleau, il conseille tout simplement aux Français de ne pas se laisser «emballer par des effets d'annonce comme des moutons».
Tout le monde sait pourtant que le mercure est un toxique redoutable, capable de causer des lésions graves et irréversibles du système nerveux et, même à faibles doses, d'endommager de nombreux organes. Or, chacun de nos plombages contient 50% de ce poison, soit 1 g (le reste étant composé d'argent, d'étain, de cuivre et de zinc). Et, comme chaque adulte porte en moyenne 10 plombages, selon l'OMS, cela fait environ 10 g de mercure par bouche.
Des effets destructeurs sur des organes essentiels
Des praticiens se sont inquiétés de ses dangers dès l'origine de son utilisation, vers 1830. Mais le côté pratique et pas cher de cet alliage, ainsi que le poids du lobby des fabricants, ont fait taire toute critique. Ce qui n'a pas empêché les chercheurs de se pencher sur le problème - plusieurs milliers de publications en font foi - et de découvrir des horreurs.
Le Dr A. Huggins en sait quelque chose. En 1985, cet Américain, docteur en chirurgie dentaire, révélait que les amalgames perdaient jusqu'à la moitié de leur mercure en cinq ans et 95% au bout de vingt ans. «Où passe-t-il ?» interroge alors le Dr Huggins. «Dans votre tube digestif avec vos aliments ou dans vos poumons par votre respiration», répond-il (1). En effet, le mercure est extrêmement volatile et libère des vapeurs qui sont absorbées à 80% par les poumons. Principales «cibles» touchées: le foie, l'estomac, les reins et surtout le cerveau, dans lequel le mercure reste actif durant des années.
Les premières victimes du mercure dentaire ont été les dentistes eux-mêmes et leurs assistantes. En 1986, un groupe de recherche suédois a ainsi révélé que ces professionnels meurent deux fois plus de tumeurs cérébrales que le reste de la population (2).
En 1991, des scientifiques américains ont observé que les amalgames peuvent entraîner des altérations du cerveau, proches de celles constatées dans la maladie d'Alzheimer. Une des études les plus impressionnantes est sans conteste celle menée en 1996 par l'université de Tübin-gen (3), en Allemagne, sur 20000 personnes. Un travail colossal qui a permis d'identifier dans la salive de 89% de porteurs de plombages des taux de mercure cinq fois supérieurs au taux autorisé dans l'eau potable (1 microgramme par litre). Or chaque individu avale un litre de salive par jour. Plus fort encore, après mastication de chewing-gum, les taux grimpent parfois 1000 fois au-dessus de la limite tenue pour admissible...
On comprend dès lors pourquoi beaucoup de nos voisins ont décidé d'en finir avec ce poison. Le Canada, la Norvège, la Finlande, l'Allemagne, l'ont supprimé chez les femmes enceintes, les enfants, les insuffisants rénaux... En tête de peloton, la Suède, dont le ministère de la Santé reconnaissait publiquement dès 1987 que le choix des plombages au mercure avait «fait souffrir inutilement les gens». En attendant l'interdiction complète en 1999, «le gouvernement a décidé de rembourser le retrait des amalgames», explique Monica Kauppi, une des responsables de l'Association suédoise des victimes du mercure dentaire.
Jusqu'à quand les professionnels pourront-ils se taire ?
Bien sûr, en France, il existe des dentistes qui ne se contentent pas de la version lénifiante de leur presse professionnelle et ont banni le mercure de leurs cabinets pour le remplacer par des composites en résine. Mais aucun n'ose se prononcer publiquement. Par peur des foudres du conseil de l'ordre des dentistes. La version officielle reste donc celle du secrétaire général de l'Association dentaire française et doyen de la faculté de chirurgie dentaire de Paris V, Germain Zeilig: «L'amalgame ne relâche qu'une quantité infinitésimale de mercure au bout de cent ans, ce qui n'a jamais provoqué d'incident.»
Cependant, les milieux dentaires français ne pourront pas se voiler la face encore bien longtemps sans risquer d'être gravement mis en cause. N'oublions pas que les producteurs d'amalgames ont été les grands accusés du procès retentissant intenté en Allemagne, en 1994, par des centaines de plaignants. Un procès au cours duquel les toxicologues mandatés par le tribunal de Francfort ont révélé que la vérité sur les amalgames avait été «cachée aux patients et niée, non seulement durant la pose, mais également lorsque les troubles de santé se sont manifestés». Pis: «A cause de ces comportements concertés, les dégradations de santé dues aux amalgames se sont aggravées ou se sont prolongées.» (4)
Des associations de victimes se constituent en France
Ce scénario judiciaire pourrait bien se jouer aussi de ce côté-ci du Rhin. Surtout si l'on en juge par l'opiniâtreté du Dr Jean-Jacques Melet, un médecin épi-démiologiste qui se bat sur ce dossier depuis des années. Malgré les menaces de sanctions du conseil de l'ordre des médecins, il apporte son soutien actif aux 19 premiers Français qui viennent de porter plainte pour empoisonnement. Et il a créé l'association Non au mercure dentaire, afin de regrouper les victimes (5). Exemple: Christelle, 27 ans, vendeuse en Meurthe-et-Moselle: «J'ai une dizaine d'amalgames. En 1997, j'ai appris que j'avais un taux énorme de mercure dans la salive. Ma fille est née en 1995 avec une lésion cérébrale. A 2 ans et demi, elle est comme un bébé de 4 mois. J'ai alors demandé des analyses qui ont montré qu'elle avait beaucoup de mercure dans l'organisme. D'où peut venir ce poison si ce n'est par transfert durant ma grossesse, puisqu'on n'a jamais soigné ses dents ni cassé de thermomètre au mercure dans la maison ?» Des centaines de dossiers de ce type sont ainsi en cours d'élaboration et vont «déboucher prochainement sur de nouvelles plaintes», explique Brigitte Chardon, la présidente.
Une vague d'actions en justice qu'appréhendent déjà de nombreux dentistes. Lesquels expliquent dans le secret de leur cabinet que «si nos dirigeants ne changent pas d'attitude, quand les patients vont nous demander des comptes, c'est toute la profession qui va être éclaboussée».
Mais, en France, rien de tout cela. Dans une brochure distribuée aux dentistes par l'Association dentaire française (l'ADF), qui fédère la quasi-totalité des professionnels, on peut lire que «le mercure provenant des amalgames n'engendre aucune réaction toxique». Quant au dirigeant de la puissante Confédération nationale des syndicats dentaires, Philippe Eveilleau, il conseille tout simplement aux Français de ne pas se laisser «emballer par des effets d'annonce comme des moutons».
Tout le monde sait pourtant que le mercure est un toxique redoutable, capable de causer des lésions graves et irréversibles du système nerveux et, même à faibles doses, d'endommager de nombreux organes. Or, chacun de nos plombages contient 50% de ce poison, soit 1 g (le reste étant composé d'argent, d'étain, de cuivre et de zinc). Et, comme chaque adulte porte en moyenne 10 plombages, selon l'OMS, cela fait environ 10 g de mercure par bouche.
Des effets destructeurs sur des organes essentiels
Des praticiens se sont inquiétés de ses dangers dès l'origine de son utilisation, vers 1830. Mais le côté pratique et pas cher de cet alliage, ainsi que le poids du lobby des fabricants, ont fait taire toute critique. Ce qui n'a pas empêché les chercheurs de se pencher sur le problème - plusieurs milliers de publications en font foi - et de découvrir des horreurs.
Le Dr A. Huggins en sait quelque chose. En 1985, cet Américain, docteur en chirurgie dentaire, révélait que les amalgames perdaient jusqu'à la moitié de leur mercure en cinq ans et 95% au bout de vingt ans. «Où passe-t-il ?» interroge alors le Dr Huggins. «Dans votre tube digestif avec vos aliments ou dans vos poumons par votre respiration», répond-il (1). En effet, le mercure est extrêmement volatile et libère des vapeurs qui sont absorbées à 80% par les poumons. Principales «cibles» touchées: le foie, l'estomac, les reins et surtout le cerveau, dans lequel le mercure reste actif durant des années.
Les premières victimes du mercure dentaire ont été les dentistes eux-mêmes et leurs assistantes. En 1986, un groupe de recherche suédois a ainsi révélé que ces professionnels meurent deux fois plus de tumeurs cérébrales que le reste de la population (2).
En 1991, des scientifiques américains ont observé que les amalgames peuvent entraîner des altérations du cerveau, proches de celles constatées dans la maladie d'Alzheimer. Une des études les plus impressionnantes est sans conteste celle menée en 1996 par l'université de Tübin-gen (3), en Allemagne, sur 20000 personnes. Un travail colossal qui a permis d'identifier dans la salive de 89% de porteurs de plombages des taux de mercure cinq fois supérieurs au taux autorisé dans l'eau potable (1 microgramme par litre). Or chaque individu avale un litre de salive par jour. Plus fort encore, après mastication de chewing-gum, les taux grimpent parfois 1000 fois au-dessus de la limite tenue pour admissible...
On comprend dès lors pourquoi beaucoup de nos voisins ont décidé d'en finir avec ce poison. Le Canada, la Norvège, la Finlande, l'Allemagne, l'ont supprimé chez les femmes enceintes, les enfants, les insuffisants rénaux... En tête de peloton, la Suède, dont le ministère de la Santé reconnaissait publiquement dès 1987 que le choix des plombages au mercure avait «fait souffrir inutilement les gens». En attendant l'interdiction complète en 1999, «le gouvernement a décidé de rembourser le retrait des amalgames», explique Monica Kauppi, une des responsables de l'Association suédoise des victimes du mercure dentaire.
Jusqu'à quand les professionnels pourront-ils se taire ?
Bien sûr, en France, il existe des dentistes qui ne se contentent pas de la version lénifiante de leur presse professionnelle et ont banni le mercure de leurs cabinets pour le remplacer par des composites en résine. Mais aucun n'ose se prononcer publiquement. Par peur des foudres du conseil de l'ordre des dentistes. La version officielle reste donc celle du secrétaire général de l'Association dentaire française et doyen de la faculté de chirurgie dentaire de Paris V, Germain Zeilig: «L'amalgame ne relâche qu'une quantité infinitésimale de mercure au bout de cent ans, ce qui n'a jamais provoqué d'incident.»
Cependant, les milieux dentaires français ne pourront pas se voiler la face encore bien longtemps sans risquer d'être gravement mis en cause. N'oublions pas que les producteurs d'amalgames ont été les grands accusés du procès retentissant intenté en Allemagne, en 1994, par des centaines de plaignants. Un procès au cours duquel les toxicologues mandatés par le tribunal de Francfort ont révélé que la vérité sur les amalgames avait été «cachée aux patients et niée, non seulement durant la pose, mais également lorsque les troubles de santé se sont manifestés». Pis: «A cause de ces comportements concertés, les dégradations de santé dues aux amalgames se sont aggravées ou se sont prolongées.» (4)
Des associations de victimes se constituent en France
Ce scénario judiciaire pourrait bien se jouer aussi de ce côté-ci du Rhin. Surtout si l'on en juge par l'opiniâtreté du Dr Jean-Jacques Melet, un médecin épi-démiologiste qui se bat sur ce dossier depuis des années. Malgré les menaces de sanctions du conseil de l'ordre des médecins, il apporte son soutien actif aux 19 premiers Français qui viennent de porter plainte pour empoisonnement. Et il a créé l'association Non au mercure dentaire, afin de regrouper les victimes (5). Exemple: Christelle, 27 ans, vendeuse en Meurthe-et-Moselle: «J'ai une dizaine d'amalgames. En 1997, j'ai appris que j'avais un taux énorme de mercure dans la salive. Ma fille est née en 1995 avec une lésion cérébrale. A 2 ans et demi, elle est comme un bébé de 4 mois. J'ai alors demandé des analyses qui ont montré qu'elle avait beaucoup de mercure dans l'organisme. D'où peut venir ce poison si ce n'est par transfert durant ma grossesse, puisqu'on n'a jamais soigné ses dents ni cassé de thermomètre au mercure dans la maison ?» Des centaines de dossiers de ce type sont ainsi en cours d'élaboration et vont «déboucher prochainement sur de nouvelles plaintes», explique Brigitte Chardon, la présidente.
Une vague d'actions en justice qu'appréhendent déjà de nombreux dentistes. Lesquels expliquent dans le secret de leur cabinet que «si nos dirigeants ne changent pas d'attitude, quand les patients vont nous demander des comptes, c'est toute la profession qui va être éclaboussée».
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