Retour sur LE FAUX SCOOP du siècle
Magazine Marianne / Lundi 19 Avril 1999
Comment, à partir d'images dont nul n'avait vérifié l'authenticité, on en était arrivés à envisager une action guerrière en Roumanie. Une imposture sur laquelle Ignacio Ramonet se penche dans un livre décapant.
Scepticisme. Méfiance. Incrédulité. Tels apparaissent aujourd'hui, à l'égard des médias, les sentiments dominants des citoyens. Ont-ils vraiment tort ? En 1991, les mensonges et les mystifications de la guerre du Golfe - «L'Irak, quatrième armée du monde», «Une ligne défensive inexpugnable», «L'efficacité des Patriot», etc. -les avaient profondément choqués. On pourrait citer bien d'autres exemples de supercherie ou de tromperie qui, avec les impératifs actuels de rentabilité et la pression de la concurrence, rendent le recours au sensationnalisme plus fréquent. Dans un ouvrage décapant*, Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique, consacre, entre autres, un chapitre aux impostures, dont l'une des plus célèbres restera sans doute le faux charnier de Timisoara, lors de la révolution roumaine (1989-1990). Morceaux choisis.
Le faux «scoop du siècle», diffusé par la télévision italienne le 5 février 1990, fera probablement date dans l'histoire des supercheries médiatiques. Ce jour-là, Gianni Minoli, présentateur à la RAI 2 du magazine «Mixer», un hebdomadaire d'informations, annonça la diffusion d'un «document majeur»: la confession du juge Sansovino, qui avouait avoir truqué, avec l'accord des autres membres du tribunal électoral, les résultats du référendum de 1946, ayant permis à l'Italie d'abolir la monarchie et de devenir une république... Rien de moins.
A la fin de la projection, et alors que les téléspectateurs étaient stupéfaits, Minoli dévoila la supercherie: le juge était un comédien, les «documents anciens» en noir et blanc avaient été tournés en studio, avec des figurants; bref, tout était faux, hormis l'émotion profonde ressentie par des millions de téléspectateurs. «Nous avons voulu montrer - disait en conclusion Gianni Minoli - comment on peut manipuler l'information télévisée. Il faut désormais apprendre à se méfier de la télévision et des images qui nous sont présentées.»
Une telle leçon de morale devenait en effet nécessaire après la révélation, fin janvier 1990, que les images atroces du charnier de Timisoara, en Roumanie, étaient le résultat d'une mise en scène (1): les cadavres alignés sur des draps blancs n'étaient pas les victimes des massacres du 17 décembre 1989, mais des morts déterrés du cimetière des pauvres, complaisamment offerts à la nécrophilie de la télévision.
La course au sensationnel a conduit au mensonge
La Roumanie était une dictature, et Nicolae Ceausescu, un autocrate. Partant de ces données vraies et indiscutables, la télévision s'est une fois de plus laissée aller, dans sa couverture des événements de Bucarest en décembre 1989, à ses pires penchants morbides. La course au sensationnel l'a conduite au mensonge et à l'imposture, entraînant dans une sorte d'hystérie collective l'ensemble des médias, et même une partie de la classe politique. Comment cela a-t-il pu se produire dans nos pays qui se définissent aussi comme des «démocraties de communication» ?
L'invention du faux charnier de Timisoara est sans doute l'une des principales tromperies depuis l'invention de la télévision. Ces images eurent un formidable impact sur les téléspectateurs, qui suivaient depuis plusieurs jours, avec passion et ferveur, les événements de la «révolution roumaine». La «guerre des rues» se poursuivait alors à Bucarest, et ce pays paraissait risquer de retomber dans les mains des hommes de la Securitate, la redoutable police secrète de Nicolae Ceausescu, quand ce «charnier» est soudain venu confirmer l'horreur et la brutalité de la répression.
Ces corps déformés s'ajoutaient, dans notre esprit, à ceux que nous avions déjà vus, gisant, entassés, dans les morgues des hôpitaux, et corroboraient le chiffre de «4 000» victimes des massacres de Timisoara. «4630», précisait, par ailleurs, un envoyé spécial de Libération; et certains articles de la presse écrite intensifiaient le «dramatisme» de la situation: «On a parlé de bennes à ordures transportant d'innombrables cadavres vers des endroits secrets pour y être enterrés ou brûlés», rapportait une journaliste du Nouvel Observateur (28/12/1989); «Comment savoir le nombre de morts ? Les chauffeurs de camions qui transportaient des mètres cubes de corps étaient abattus d'une balle dans la nuque par la police secrète pour éliminer tout témoin», écrivait l'envoyé spécial de l'AFP (Libération, 23/12/1989).
En voyant les cadavres de Timisoara sur le petit écran, on ne pouvait mettre en doute les «60 000 morts» - certains parlaient même de 70 000 - qu'aurait provoqués en quelques jours l'insurrection roumaine (2). Les images de ce charnier donnaient du crédit aux affirmations les plus délirantes.
Diffusées en Europe occidentale le samedi 23 décembre à 20 heures, elles contrastaient avec l'atmosphère de la plupart des foyers où l'on préparait les fêtes de Noël. Comment, par exemple, ne pas être bouleversé par l'image de ce «témoin» en chemise à carreaux, tirant à l'aide d'un fil de fer et soulevant par les chevilles les jambes d'un cadavre que l'on imaginait victime des plus épouvantables tortures (3) ? D'autant que d'autres témoignages écrits le confirmaient, y ajoutant des détails atroces[...].
Devant cet alignement de corps nus suppliciés, devant certaines expressions lues - «des mètres cubes de corps», «des bennes à ordures transportant des cadavres», «cadavres défigurés à l'acide» -, d'autres images venaient inévitablement à la mémoire: celles des documentaires sur les horreurs des camps d'extermination nazis. C'était insoutenable, mais nous regardions tout de même, comme par devoir, en pensant à la phrase de Robert Capa, le grand photographe de guerre: «Ces morts auraient péri en vain si les vivants refusent de les voir.»
«J'étais électrisé par La 5 et France Info»
Les téléspectateurs éprouvaient une profonde compassion pour ces morts: «Beaucoup ont pleuré en voyant les images du charnier de Timisoara», constate un journaliste (4). «Electrisé par La 5 et France Info, avoue un autre journaliste, j'enrageais; allions-nous abandonner un peuple entier aux bouchers de la Securitate ?» (5)
Les esprits s'enflammaient; l'éditorialiste Gérard Carreyrou, après avoir vu ces images, lançait sur le 20 Heures de TF1 un véritable appel à la formation de brigades internationales pour partir «mourir à Bucarest». Jean Daniel, dans le Nouvel Observateur, constatant «le divorce entre l'intensité dramatique des faits rapportés par la télévision et le ton des gouvernants», se demandait «si nos gouvernants n'auraient pas intérêt de temps à autre à puiser leur Inspiration dans la rue» (6). El Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères, semblait lui donner raison en déclarant: «On ne peut assister en spectateur à un tel massacre.» Ainsi, à partir d'images dont nul n'avait songé à vérifier l'authenticité, on en était arrivé à envisager, au nom du «droit d'ingérence», une action guerrière, et certains réclamaient même une «intervention militaire soviétique» ( !) pour écraser les partisans de Ceausescu...
Le faux «scoop du siècle», diffusé par la télévision italienne le 5 février 1990, fera probablement date dans l'histoire des supercheries médiatiques. Ce jour-là, Gianni Minoli, présentateur à la RAI 2 du magazine «Mixer», un hebdomadaire d'informations, annonça la diffusion d'un «document majeur»: la confession du juge Sansovino, qui avouait avoir truqué, avec l'accord des autres membres du tribunal électoral, les résultats du référendum de 1946, ayant permis à l'Italie d'abolir la monarchie et de devenir une république... Rien de moins.
A la fin de la projection, et alors que les téléspectateurs étaient stupéfaits, Minoli dévoila la supercherie: le juge était un comédien, les «documents anciens» en noir et blanc avaient été tournés en studio, avec des figurants; bref, tout était faux, hormis l'émotion profonde ressentie par des millions de téléspectateurs. «Nous avons voulu montrer - disait en conclusion Gianni Minoli - comment on peut manipuler l'information télévisée. Il faut désormais apprendre à se méfier de la télévision et des images qui nous sont présentées.»
Une telle leçon de morale devenait en effet nécessaire après la révélation, fin janvier 1990, que les images atroces du charnier de Timisoara, en Roumanie, étaient le résultat d'une mise en scène (1): les cadavres alignés sur des draps blancs n'étaient pas les victimes des massacres du 17 décembre 1989, mais des morts déterrés du cimetière des pauvres, complaisamment offerts à la nécrophilie de la télévision.
La course au sensationnel a conduit au mensonge
La Roumanie était une dictature, et Nicolae Ceausescu, un autocrate. Partant de ces données vraies et indiscutables, la télévision s'est une fois de plus laissée aller, dans sa couverture des événements de Bucarest en décembre 1989, à ses pires penchants morbides. La course au sensationnel l'a conduite au mensonge et à l'imposture, entraînant dans une sorte d'hystérie collective l'ensemble des médias, et même une partie de la classe politique. Comment cela a-t-il pu se produire dans nos pays qui se définissent aussi comme des «démocraties de communication» ?
L'invention du faux charnier de Timisoara est sans doute l'une des principales tromperies depuis l'invention de la télévision. Ces images eurent un formidable impact sur les téléspectateurs, qui suivaient depuis plusieurs jours, avec passion et ferveur, les événements de la «révolution roumaine». La «guerre des rues» se poursuivait alors à Bucarest, et ce pays paraissait risquer de retomber dans les mains des hommes de la Securitate, la redoutable police secrète de Nicolae Ceausescu, quand ce «charnier» est soudain venu confirmer l'horreur et la brutalité de la répression.
Ces corps déformés s'ajoutaient, dans notre esprit, à ceux que nous avions déjà vus, gisant, entassés, dans les morgues des hôpitaux, et corroboraient le chiffre de «4 000» victimes des massacres de Timisoara. «4630», précisait, par ailleurs, un envoyé spécial de Libération; et certains articles de la presse écrite intensifiaient le «dramatisme» de la situation: «On a parlé de bennes à ordures transportant d'innombrables cadavres vers des endroits secrets pour y être enterrés ou brûlés», rapportait une journaliste du Nouvel Observateur (28/12/1989); «Comment savoir le nombre de morts ? Les chauffeurs de camions qui transportaient des mètres cubes de corps étaient abattus d'une balle dans la nuque par la police secrète pour éliminer tout témoin», écrivait l'envoyé spécial de l'AFP (Libération, 23/12/1989).
En voyant les cadavres de Timisoara sur le petit écran, on ne pouvait mettre en doute les «60 000 morts» - certains parlaient même de 70 000 - qu'aurait provoqués en quelques jours l'insurrection roumaine (2). Les images de ce charnier donnaient du crédit aux affirmations les plus délirantes.
Diffusées en Europe occidentale le samedi 23 décembre à 20 heures, elles contrastaient avec l'atmosphère de la plupart des foyers où l'on préparait les fêtes de Noël. Comment, par exemple, ne pas être bouleversé par l'image de ce «témoin» en chemise à carreaux, tirant à l'aide d'un fil de fer et soulevant par les chevilles les jambes d'un cadavre que l'on imaginait victime des plus épouvantables tortures (3) ? D'autant que d'autres témoignages écrits le confirmaient, y ajoutant des détails atroces[...].
Devant cet alignement de corps nus suppliciés, devant certaines expressions lues - «des mètres cubes de corps», «des bennes à ordures transportant des cadavres», «cadavres défigurés à l'acide» -, d'autres images venaient inévitablement à la mémoire: celles des documentaires sur les horreurs des camps d'extermination nazis. C'était insoutenable, mais nous regardions tout de même, comme par devoir, en pensant à la phrase de Robert Capa, le grand photographe de guerre: «Ces morts auraient péri en vain si les vivants refusent de les voir.»
«J'étais électrisé par La 5 et France Info»
Les téléspectateurs éprouvaient une profonde compassion pour ces morts: «Beaucoup ont pleuré en voyant les images du charnier de Timisoara», constate un journaliste (4). «Electrisé par La 5 et France Info, avoue un autre journaliste, j'enrageais; allions-nous abandonner un peuple entier aux bouchers de la Securitate ?» (5)
Les esprits s'enflammaient; l'éditorialiste Gérard Carreyrou, après avoir vu ces images, lançait sur le 20 Heures de TF1 un véritable appel à la formation de brigades internationales pour partir «mourir à Bucarest». Jean Daniel, dans le Nouvel Observateur, constatant «le divorce entre l'intensité dramatique des faits rapportés par la télévision et le ton des gouvernants», se demandait «si nos gouvernants n'auraient pas intérêt de temps à autre à puiser leur Inspiration dans la rue» (6). El Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères, semblait lui donner raison en déclarant: «On ne peut assister en spectateur à un tel massacre.» Ainsi, à partir d'images dont nul n'avait songé à vérifier l'authenticité, on en était arrivé à envisager, au nom du «droit d'ingérence», une action guerrière, et certains réclamaient même une «intervention militaire soviétique» ( !) pour écraser les partisans de Ceausescu...
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