REDRESSER LA BARRE
Philippe Petit | Lundi 11 Juin 2001
Il enrage encore. Il est impétueux, réfléchi, instinctif, physique, ambitieux. «Qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ? / Allons à l'Elysée brûler les vieux et les vieilles / Il faut bien qu'un jour ils payent.» Ce refrain de NTM, il pourrait le faire sien. Mais il est trop tard, le mal est fait, le danger croît, la pornographie a gagné, la terreur a pris le dessus. C'est la jeunesse qui paye, pas les autres, ceux qui programment «Loft Story» et se font des «couilles en or». Alors il a décidé de se défendre, seul contre tous, avec ses élèves de Montataire, près de Creil, dans l'Oise.
Il a 27 ans, il est grand, il a le regard digne, et il se demande comment croire encore à ce monde-ci. Comment lutter contre «l'hamstérité déconcertante et grandissante de la jeunesse». Comment extraire du malaise, de l'agonie, de la caverne ce «Loft» aux illusions perdues dont tout le monde parle et finit par s'accommoder. Oui, comment revitaliser l'instinct d'une jeunesse au regard lobotomisé, au désir éteint, à l'intelligence sacrifiée ? Vincent Cespedes, jeune professeur de philosophie, dit comment il est possible de redresser la barre dans I Loft You, sous-titré «Pour une révolte de la jeunesse». Il le dit dans une prose audacieuse, limpide, lumineuse.
Cela met du baume au coeur. Enfin un jeune homme inactuel, plein d'espoir, décidé à ne pas céder sur son désir, qui fait la nique à tous les cyniques, les désabusés, les humanistes calfeutrés. Il relève la tête. Amateur de kung-fu, disciple enchanté de Nietzsche et de Marx, ami des poètes, il fait la preuve de sa perspicacité en faisant de «Loft Story» un exercice d'intelligence. Il n'y a pas de mauvais sujets pour qui développe une «philosophie thumétique» (du grec thumos, «impétuosité», «colère», «véhémence»).
Vincent Cespedes, lui, part d'un constat terrible. Les élèves ne sont plus des élèves, ils sont des jeunes. Ils sont sans désir. Ils ne fixent plus les mots. Ils ont la haine. Ils ne rêvent que de Loft. Ils ne veulent pas «se prendre la tête». Il appartient donc au professeur d'apprendre la jeunesse aux jeunes. De rendre compatibles l'instinct et la dignité. De faire sourdre dans le coeur des ados le désir des larmes. Car il ne faut pas rêver: une jeunesse qui n'est plus dans son corps aime de façon trop sérieuse pour pouvoir aimer; elle prévoit trop le Loft. Ou bien, la transgression de l'interdit étant devenue la norme, elle n'entrevoit plus que le crime comme ultime transgression. Elle est incapable, hors le miroir de l'Argent, de se créer ses propres normes. L'auteur de I Loft You est assurément sévère, mais il est juste. Il analyse les comportements des lofteurs à la loupe, se fait zoologue, à la manière de Balzac. Il déconstruit leurs rêves de gloire et décortique les clauses de leurs contrats. Car il sait, à l'instar du maître philosophe Schopenhauer, que «la vie ne couvre pas ses frais». Il l'a compris en écoutant ses élèves au mois de mai. Ils ne parlaient que de ça. Ils ont chez eux la télévision en continu. Ils sont perpétuellement agités, excédés, à cran. Alors Vincent Cespedes a décidé de les aider à sortir de leur cage, de leur apprendre le premier des commandements: interdire «Loft Story», couper le son et l'image. En espérant qu'ils puissent reprendre langue, et retrouver un corps, une jouissance que le monde leur a volés. Ce pari l'honore, ainsi que ses élèves. L'heure de la libération des jeunes téléspectateurs ciblés est arrivée. Après l'hypnose, le réveil
Il a 27 ans, il est grand, il a le regard digne, et il se demande comment croire encore à ce monde-ci. Comment lutter contre «l'hamstérité déconcertante et grandissante de la jeunesse». Comment extraire du malaise, de l'agonie, de la caverne ce «Loft» aux illusions perdues dont tout le monde parle et finit par s'accommoder. Oui, comment revitaliser l'instinct d'une jeunesse au regard lobotomisé, au désir éteint, à l'intelligence sacrifiée ? Vincent Cespedes, jeune professeur de philosophie, dit comment il est possible de redresser la barre dans I Loft You, sous-titré «Pour une révolte de la jeunesse». Il le dit dans une prose audacieuse, limpide, lumineuse.
Cela met du baume au coeur. Enfin un jeune homme inactuel, plein d'espoir, décidé à ne pas céder sur son désir, qui fait la nique à tous les cyniques, les désabusés, les humanistes calfeutrés. Il relève la tête. Amateur de kung-fu, disciple enchanté de Nietzsche et de Marx, ami des poètes, il fait la preuve de sa perspicacité en faisant de «Loft Story» un exercice d'intelligence. Il n'y a pas de mauvais sujets pour qui développe une «philosophie thumétique» (du grec thumos, «impétuosité», «colère», «véhémence»).
Vincent Cespedes, lui, part d'un constat terrible. Les élèves ne sont plus des élèves, ils sont des jeunes. Ils sont sans désir. Ils ne fixent plus les mots. Ils ont la haine. Ils ne rêvent que de Loft. Ils ne veulent pas «se prendre la tête». Il appartient donc au professeur d'apprendre la jeunesse aux jeunes. De rendre compatibles l'instinct et la dignité. De faire sourdre dans le coeur des ados le désir des larmes. Car il ne faut pas rêver: une jeunesse qui n'est plus dans son corps aime de façon trop sérieuse pour pouvoir aimer; elle prévoit trop le Loft. Ou bien, la transgression de l'interdit étant devenue la norme, elle n'entrevoit plus que le crime comme ultime transgression. Elle est incapable, hors le miroir de l'Argent, de se créer ses propres normes. L'auteur de I Loft You est assurément sévère, mais il est juste. Il analyse les comportements des lofteurs à la loupe, se fait zoologue, à la manière de Balzac. Il déconstruit leurs rêves de gloire et décortique les clauses de leurs contrats. Car il sait, à l'instar du maître philosophe Schopenhauer, que «la vie ne couvre pas ses frais». Il l'a compris en écoutant ses élèves au mois de mai. Ils ne parlaient que de ça. Ils ont chez eux la télévision en continu. Ils sont perpétuellement agités, excédés, à cran. Alors Vincent Cespedes a décidé de les aider à sortir de leur cage, de leur apprendre le premier des commandements: interdire «Loft Story», couper le son et l'image. En espérant qu'ils puissent reprendre langue, et retrouver un corps, une jouissance que le monde leur a volés. Ce pari l'honore, ainsi que ses élèves. L'heure de la libération des jeunes téléspectateurs ciblés est arrivée. Après l'hypnose, le réveil
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